Le 26 août 1884, au lieu dit le Breuil, des terrassiers sont à l'oeuvre pour dévier le cours de l'Ornain afin de faciliter la construction d'une nouvelle voie ferrée. Au fond du nouveau lit de l'ornain, ils découvrent la déesse mère, entourée de sépultures à incinérations, dans un des espaces funéraires de l'agglomération antique.
Le nom de cette déesse nous échappe tout à fait, et c'est par commodité qu'on l'appelle la déesse mère, pourvoyeuse et protectrice. Sa mythologie devait être propre aux Leuques car le sculpteur insiste bien dans ce travail sur ses traits caractéristiques, et sur sa vieillesse, qui n'appartiennent qu'à cette sculpture.
Cette figuration est totalement atypique dans l'art gallo romain, et sa forme archaïque constitue un jalon dans la compréhension de l'évolution de la sculpture gallo romaine. C'est à ce titre qu'elle a été "invitée" à Venise pour l'exposition "Rome et les Barbares". Tout est dit ici :
http://nasium.net/forum/viewtopic.php?t=327
Elle pourrait être interprétée comme une déesse médiatrice avec le monde des morts. Les clés qu'elle porte, ou le chien portant collier et grelot, qui est à ses pieds, en seraient les symboles.
Cette sculpture est impressionnante, intimidante même et les visiteurs qui se rendent au musée barrois en ont déjà fait maintes fois l'expérience. Ce n'est pas lié à ses dimensions, sommes toutes modestes, mais davantage à sa composition toute de raideur pyramidale.
La tête de la déesse est disproportionnée par rapport au reste du corps. Elle est figée et toise le visiteur de façon glaciale, jusqu'au malaise. Elle est vieille et ridée, et cela contraste terriblement avec les fruits, pommes et prunes, qu'elle offre.
De plus, les draperies renforcent ce malaise. Les plis qui recouvrent son corps semblent totalement autonomes, et ne souligner aucune forme sous jacente.
Cet ensemble est qualifié d'archaïque car dans sa composition et dans son style persistent des conceptions artistiques et esthétiques issues de l'art celte. Dernier exemple : la tresse surmontée d'une frise d'esses en double crosse qui se trouve sur son siège est par exemple un motif récurrent de l'art celte.
Par ailleurs, cette sculpture, rarissime témoin de cette évolution artistico-religieuse entre les mondes celtes et romains, n'est pas isolée mais se rattache à une ensemble d'autres sculptures découvertes dans un rayon de 50 km autour de Nasium, comme par exemple les statues de Somerécourt.
Jean Noël Castorio, a qui nous devons une très intéressante étude stylistique de la déesse mère de Nasium, et à qui nous empruntons l'essentiel dans cet article, suggère que cet ensemble serait issu d'un même atelier oeuvrant entre le territoire leuque et lingon.
"L"ambiance culturelle", notion qui semble chère à l'auteur de cet article, serait celle d'un atelier de grande statuaire, imprégné à la fois de de culture celte et romaine. Et Jean Noël Castorio la ferait remonter au tout début du premier siècle de notre ère.
Et c'est en ceci qu'elle est intéressante, la vieille dame des Leuques : non seulement elle est typique, particulière aux Leuques, donc parfaitement indigène, mais encore, elle est romaine, romanisée, sans pouvoir tout à fait encore cacher ses origines celtiques. Elle est un jalon entre les "gallo" et les "romains". Elle n'aura malheureusement pas de postérité dans l'art gallo-romain.
Cependant, on peut être frappé des similitudes et de la proximité qui existe entre cette oeuvre et certaines sculptures médiévales. Harald Koethe soulignait que "la sculpture de Naix [est la sculture] qui, peut être, rappelle le plus fortement , de tous les ouvrages du premier siècle, l'art roman."
Mettons un enfant à la place de la corbeille de fruits :
Et de conclure : entre la déesse de Naix et l'art roman, c'est comme si l'art gréco-romain n'avait été qu'une parenthèse.






